S'il est une chose qui, à mon sens, ne fait avancer aucun débat, c'est l'absence d'écoute et l'absolue certitude d'avoir raison. Quand il s'y ajoute l'agressivité, voire les insultes, ou pire encore les accusations d'insultes pour répondre à une simple contradiction.
Et pourtant, cela se rencontre sur tous les espaces de discussion virtuelle, dès lors que leur fréquentation est importante, et quel que soit le sujet.
C'est assez écœurant de voir des gens qui, à la base, ont des opinions communes, en viennent à se battre entre eux. De plus, c'est fort peu productif, et ouvre la porte (bien grande) au fameux "diviser pour régner", ou plus simplement, quand cela est sur internet, au trollage par plaisir de semer la zizanie.
Au nombre des thèmes qui soulèvent des passions, on trouve le lien entre véganisme et écologie.
Il y en a d'autres, mais je suis de mauvais poil sur celui-là, parce que j'ai vu ces jours-ci plusieurs posts facebook où le sujet était vivement évoqué dans les commentaires intransigeants.
L'idée "on ne peut pas être vraiment écologiste sans être végan" me blesse (je crois plus au végétarisme) mais j'en comprends l'idée, sans être tout à fait d'accord pour autant (car j'aime les nuances).
Sa petite sœur "on est forcément écologiste quand on est végan", qui la suit parfois de près, me semble trop simple pour ne pas être dangereuse.
Et les deux ont le gros défaut d'avoir des partisans très très sûrs d'eux, qui se fâchent dès qu'on essaye de discuter, nuancer, ou évoquer d'autres lignes de combat écologiste.
Le pire étant quand, sans avoir exclu le véganisme le moins du monde, on se fait accuser de considérer le Bio et la production locale comme "panacée" (un mot très tendance qui me sort de plus en plus par les yeux), alors que c'est tout à fait négligeable (ah bon?).
Attention, la suite est à lire calmement, en laissant les grands chevaux à l'écurie.
Il paraît que le véganisme peut permettre de nourrir 15 milliards de personnes en 2050.
C'est une perspective qui a tout pour faire rêver ! Mon âme d'enfant, à cette phrase, imagine les humains vivant en bonne santé et en harmonie avec les animaux, façon retour au jardin d'Eden.
Sauf que... est-ce que cela ressemblera vraiment à cela ?
Mon esprit méfiant, alors, prend sa loupe et son mauvais caractère pour chercher les failles.
La première qui me saute aux yeux, c'est qu'il est beaucoup plus facile de devenir végan que d'amener les autres à le devenir. La seconde que l'espèce humaine a la manie de son petit confort et son petit plaisir. La troisième, que pour ne pas avoir de mal à nourrir 15 milliards de personnes, la première chose à faire serait de ne pas avoir tant de monde (je ne m'étends pas sur ce point, car ça m'éloignerait du propos).
15 milliards de végans en 2050. Admettons.
Et en 2100 ? Combien ?
Et sous quel système économique ?
Autre manie de l'espèce humaine : la domination par le profit. Ce n'est qu'une variante de l'instinct animal consistant à vouloir être chef de la troupe, pour décider où on ira se nourrir et avoir la meilleure part, mais c'est ce qui génère le capitalisme.
Ne me dites surtout pas qu'un végan est forcément anticapitalisme. Je suis en mode "refus de croire" et refuse tous les "forcément".
L'idée de 15 milliards de végans, tout à coup, passe à la vision apocalyptique d'une planète réduite à un immense espace agricole. Des forêts d'arbres fruitiers. Des plaines de soja. Sans oublier les épices, les légumes, etc.
Mais comme nourrir 15 milliards de personnes, puis plus tard 30, puis encore plus, cela fait beaucoup d'agriculture, et que l'économie de profit ne peut tolérer des animaux herbivores que dans les champs des voisins, je m'inquiète soudain pour eux.
Actuellement, quand on justifie les battues au sanglier, les tirs de chevreuils et les abattages de loup, c'est au nom des dommages agricoles.
Ne me dites surtout pas que 15 milliards de végans seront obligatoirement 15 milliards d'amis des animaux.
J'en arrive à me méfier des 15 milliards de végans, ou tout au moins des quelques super-végans contrôlant la production et la répartition de la production. Leur intérêt sera au minimum de repousser les animaux vers les champs ne leur appartenant pas, ou de les faire abattre clandestinement par des mercenaires sans scrupules.
Quand un végan semble mépriser l'intérêt du Bio, ma cervelle produit immédiatement l'idée "le véganisme n'est pas forcément Bio, ni éthique", et sa petite sœur "à quoi ressemblerait une planète végane mais ni Bio ni éthique" ?
Un cauchemar, j'en ai peur...
Où les riches, dans leur bureaux d'affaire, dégusteraient des plateaux-repas succulents et soigneusement diététiques, pendant que les ouvriers agricoles et employés d'usine boufferaient un rata quelconque.
Histoire de glisser un zeste de science-fiction, je vais même me demander si ces riches végans du futur s'accorderont le luxe de la viande produite en laboratoire (pour ceux qui l'ignorent : cela existe, et n'occasionne aucune souffrance animale car n'employant que des cellules développées en machine). Histoire de ne pas rallonger, je vais supposer que la réponse est "non", au nom du respect de la vie cellulaire (qui exige de la part des entreprises qu'elles soient intransigeantes avec le concept de vie animale).
Revenons à nos ouvriers à rata et employeurs à plateau...
On peut déjà, ici, introduire des trafics de compléments nutritifs, et la criminalité qui s'y joindrait. Puis la notion de tromperie sur la marchandise, avec protéines animales (voire humaines) glissées dans les comprimés. Nous voici avec une jolie dystopie cannibale.
On va me dire que je pousse le raisonnement à l'absurde (c'est une pratique rhétorique comme une autre), alors je reviens aux animaux dans les champs.
Mon discours envisage (je rappelle) un monde végan mais capitaliste.
- chevreuil dans les champs
- vache sur un pré qu'on pourrait changer en potager
- poule dont les œufs n'intéressent personne
- grives dans le cerisier
Tous sont inutiles à nos 15 milliards de végans et nuisibles à leurs dirigeants économiques, et par conséquent, peuvent être condamnés à mort par les enfants ou petits-enfants de ces derniers.
Les insectes, les lombrics, et autres petites bêtes utiles au traitement des déchets verts et à la fertilité des cultures seront conservés précieusement.
On va aussi garder les oiseaux insectivores, histoire d'éviter que les consommateurs protestent contre l'emploi d'insecticides.
Les chiens étant omnivores, on peut imaginer qu'eux aussi seront convertis au véganisme. Les chats, qui ne le sont pas, auront-ils une dérogation ? Est-ce que leurs propriétaires détiendront une carte pour acheter la viandes des merles tués pour protéger les cerises ?
Je n'ai évoqué que la question alimentaire, sans l'approfondir, et mon blabla est déjà rudement long.
Petit tour d'horizon rapide, sur d'autres domaines :
- les habits : la laine et le cuir seront hors-là-loi mais je me souviens (et ne suis pas prête à oublier) du jour où une cousine végane m'a expliqué qu'il existe du cuir végan à base de plastique et que c'est super-chouette.
- les bien d'équipements : si on part du principe que c'est un monde végan mais pas forcément Bio, il n'y a aucune raiso qu'on ait renoncé aux téléphones portables, du moment que leurs composants ne polluent pas les champs, ou du moins pas ceux des production haut de gamme.
Nous voici dans un monde végan, mais pillé et pollué.
Moralité :
Le véganisme a sûrement des mérites, mais en toutes choses il faut savoir être modéré et clairvoyant.
Peut-être que moi aussi, je me trompe, en croyant au mélange Bio + éthique + Local + alimentation raisonnée.
Peut-être. Il ne faut jamais être trop sûr de soi. Mais peut-être aussi que c'est vrai.
L'argument "le Bio et le Local, c'est cher" est fréquent. Je ne peux pas dire qu'il est faux ! Je fais moi aussi ce constat. Cependant, ils seraient moins chers s'ils étaient moins rares et si les filiaires commerciales étaient moins longues.
Un même légume, acheté sous emballage étiquetté "Bio + Local" en supermarché, ne coûte pas le même prix qu'acheté aun producteur ou à un petit commerçant dont les achats ne passent pas par des gros diffuseurs et distributeurs.
Et le prix élevé d'un produit est un excellent argument pour apprendre à s'en passer ou l'employer avec modération. Ce qui peut conduire rapidement à une alimentation principalement végétarienne, par la simple logique que la production de viande coûte plus cher en eau et surface cultivable.
On va encore m'accuser de considérer le Bio et le Local comme une panacée...
... mais par "chance", il y a d'autres problèmes à résoudre que l'alimentation, et bien des soucis que le Bio et le Local ne règlent pas. Je peux donc lever ce carton pour exiger qu'on retire cette accusation !
La seule et unique "panacée" écologique que je voie, ce serait la disparition rapide de l'espèce humaine, ou son retour à l'âge de pierre (ce qui serait presque la même chose). Je crains qu'elle ne convienne pas à tout le monde. Et ne suis même pas certaine qu'elle mérite le nom de "panacée", car pour cela, il faudrait que son succès soit une certitude absolue, ce qui est loin d'être le cas.
SVP : ne pas voir en ceci de l'hostilité contre le véganisme en soi !
Seulement contre les maniaques qui (justement) voient des insultes en chaque réponse non-végane qu'on leur fait.

2019-07-26-a-15h26---R