Année du Cheval d'Eau.

 2062.

Sarah.

Vieux d'un siècle, le poste de radio acheté chez un brocanteur pour l'anniversaire de Joe grésille de son mieux dans la cuisine. Peter l'a réparé de son mieux, avec des copains bricoleurs, mais c'est un objet plus joli qu'utile. Il décore sans encombrer beaucoup et déclame les mauvaises nouvelles en les massacrant assez pour qu'on ne les comprenne pas. C'est presque de la musique, dit parfois Terry, et il n'a pas tout à fait tort.

Sarah a fini de ranger les courses alimentaires et balayer l'appartement. Il lui reste des leçons à réviser, mais elle a trop de choses en tête pour s'y concentrer.

Nez sur les devoirs qu'il ne fait pas, tête posée sur la main, le petit frère a les yeux solidement fermés, une grosse larme sous une narine et la mine pâle. Il a encore pris froid. A force de sortir jouer dans la rue quand la pluie menace, il finit toujours par tomber malade. Il ne sait pas rester à l'intérieur. A certaines heures, il est remuant en diable, court partout, veut jouer au ballon. A d'autres, il s'assied par terre et contemple le reflets du ciel de l'autre côté de la météosphère. Quelle que soit l'heure, l'appartement est trop petit pour lui. Qu'on accepte ou qu'on refuse, il a besoin de sortir. A quatre ans, il réclamait déjà sans cesse qu'on le mène jouer dehors. Sarah ouvre une caisse de rangement et en sort un anorak, pour demain, et un gros pull, qu'elle lui pose sur les épaules. C'est un tricot rose, avec un ourson cousu sur le devant. Elle l'a porté, et Hope aussi, mais il n'est pas trop usé. En plus, c'était leur mère qui l'avait tricoté, avec de la végélaine chaude et solide. L'enfant ne se réveille pas au contact du vêtement sur son dos. La grande sœur se dirige vers la cuisine faire chauffer une simili-tisane énergisante.

Elle aussi a des devoirs à finir. Des leçons à réviser, en fait. Elle apporte la tisane au petit frère, le réveille. Il boit sans rien dire et sans la regarder. Elle lui conseille de se mettre au lit puisqu'il est fatigué. Elle lui fera un mot pour l'école, disant qu'il avait pris froid et n'a pas pu faire ses devoirs. Elle pose la main sur son front, des fois qu'il ait de la fièvre. Il grogne et va se réfugier sur le lit de Peter. Le perchoir où il dissimule ses bouderies et ses jeux, toutes les fois où il en a l'occasion.

Cette chambre trop petite avec deux lits en hauteur et un autre caché dans un coin n'est pas faite pour abriter trois personnes en permanence.

Sarah ne dit rien. La moitié du quartier vit de cette façon. Personne ne dit rien. C'est comme ça et il n'y a rien à faire. Il faut s'en contenter.

Les loyers augmentent sans arrêt. Depuis des années. C'est même pour ça que leur père n'a pas quitté les SU, alors qu'il est « un peu vieux pour ce métier à tuer même un robot » comme dit Madame Jensen. Cinq enfants, c'est lourd au porte-monnaie, répète-t-elle, et en plus ça doit peser sur son dossier. Surplus au quota du planning de surpopulation mondiale. Quand Sarah travaillera, ils auront moins de mal à joindre les deux bouts. En attendant, il faut acheter des boites alimentaires bas de gamme, faire tenir les habits le plus longtemps possible et collectionner les échantillons gratuits et codes promotionnels. Sarah est une vraie experte en la matière. Mike l'aide beaucoup. Il n'y a pas longtemps, il prenait encore cela pour un jeu. A présent, il sait que ce n'en est pas un et essaye gravement, comme un petit homme, d'expliquer à Terry l'intérêt de toutes ces mesures d'économies. Sans aucun succès, bien au contraire. C'est devenu un sujet de dispute entre eux.

Parfois, et même de plus en plus souvent, le petit frère demande pourquoi ils vivent comme ça et pas comme dans les films sur les écrans holographiques. Sarah n'a pas de réponse à lui apporter et leur père ne sait que lui imposer silence. Mike et Hope aiment trop les films d'aventure où les héros sont bien équipés pour leurs missions et fringués comme des rois quand ils se reposent. Le bout de chou a les yeux remplis de ces beaux univers-là et il n'est pas le seul. La différence, c'est qu'il est plus petit et qu'il ne sait pas encore que les rêves, parfois, doivent rester des rêves. Parfois, Sarah aimerait être encore comme lui. Ce doit être agréable de croire qu'il y a une possibilité... oui mais non. Il n'y a pas de possibilité. Elle vivra toute sa vie dans ce trou, comme ses parents. Ou bien dans un trou un peu différent, dans un autre quartier qui ne sera pas mieux. La seule chose qu'elle peut espérer c'est d'y vivre en bonne santé, avec un homme qui l'aime et de beaux enfants heureux de vivre. Un ou deux, les mômes, même s'ils sont des vrais trésors. Après, ça coûterait trop cher.

Sur l'écran holographique qui fait face à l'école, on passait tout à l'heure une interview de la vieille dame récemment retraitée, qui a pris soin des enfants de Baudouin Matyald pendant vingt ans. Une gouvernante à l'ancienne, sévèrement tendre, style XIX° siècle au moins. Il y avait plein d'images tirées des vidéos et photos de famille. Le fils aîné, qui vient d'avoir trente ans, était un rudement beau petit garçon, et la bonne vieille le décrit comme un petit ange, sage, généreux et studieux, quoique très renfermé, timide et même un peu farouche. Sarah croise les doigts pour être un jour maman d'un mioche comme celui-là, qui en plus est à présent un brillant médecin chercheur. Elle a moins envie de son petit frère. À vingt et un an, celui-là se fait refaire la figure morceau par morceau était moche, rapace, sournois et colérique, en même temps que très affectueux et acharné à défendre bec et ongle ses amis, cousins, petite sœur et même grand frère. Et puis il y a la petite dernière, adolescente de quinze ans. Plus fermée qu' une huître, visiblement mal dans sa peau, écrasée par son propre désir de faire honneur à sa merveilleuse famille. La pauvre petite fille riche dans toute sa splendide horreur, qui ne donne pas envie de rencontrer un richissime jeune homme, même s'il est plus charmant qu'un prince. Un milliardaire aux goûts modestes qui rêve d'un monde peuplé de gens paisibles et raisonnables. Une musicienne méga-talentueuse membre active d'une vingtaine d'associations humanitaires. Comment égaler des parents aussi divins ?

À quoi ressemblent-ils, les nombreux enfants à la fin des contes de fées ? Sarah n'est pas certaine de vouloir qu'un cavalier à pourpoint argenté et cheval blanc déboule dans sa vie, même avec une guitare sur le dos.

Petit tour dans la chambre, où le petit frère a bu sagement sa tisane et joue dans son lit avec des figurines en carton qu'on trouve dans les paquets de biscuits vitaminés.

La porte claque. Hope traverse en coup de vent le couloir, se précipite vers la chambre des filles, d'où elle ressort avec un joli pull qui la rend moins boulotte, puis fonce dans la salle de bain. Elle réapparaît avec les lèvres rose vif et les yeux enluminés. Cela ne va pas du tout à ses douze ans, mais Sarah ne dira rien. C'est une petite fille qui apprend à devenir une ado et avec ses ses kilos en trop, ça ne va pas lui être facile. Hier, elle est allée avec des copines traîner dans les beaux quartiers pour ramener des échantillons de maquillage. Peter et sa copine étaient avec elles. Chaperons assez médiocres, ils sont restés dans un cinécafé branché pendant que les gamines s'amusaient dans les étalages des magasins. Sarah s'en veut un peu de ne pas y être allée elle-même. Après tout, Peter a beau être un garçon très sérieux, il n'a que quatorze ans.

Pour le moment, la petite sœur est bien sage dans le salon avec ses peintures de visage et le téléphone. Sûre de ne pas être dérangée, la grande s'installe confortablement dans la chambre avec ses classeurs et sa tablette remplie de cours qu'elle ne sait même pas à moitié. Hope arrive toujours à décrocher des bonnes notes, qu'elle révise ou pas. Tout le monde n'est pas comme elle. Et puis, à seize ans, c'est plus compliqué. Sarah papillonne un peu des paupières, mais tient bon. Malgré tout, elle ne travaille pas longtemps. Le petit frère se met à tousser, d'abord un peu, puis plus fort. Elle retourne dans la chambre des garçons, regrettant que Mike l'attentif, et le grand Peter soient chez des copains. Dehors, cette maudite pluie glaciale ne cesse plus. Elle a brutalement commencé à tomber en fin de matinée, après avoir plané en nappe grise épaisse pendant trois jours, comme une grosse couverture sur la ville. Aux inforadios, on parle beaucoup des éboulements que cela provoque dans les quartiers défavorisés. Quand elle écoute, Sarah se dit qu'ils ne sont pas les plus mal lotis. Leur immeuble est solide, situé dans un quartier solide et bien bien entretenu.

Quand quelqu'un évoque les « secteur pourrissants », Sarah songe aux images que leur père étudie parfois durant toute une journée de congé. Des photos. Des cartes. Des schémas. La géographie de ces endroits change à chaque éboulement de mur, chaque bug de pilier magnétique. Tout est cher, partout, et dans ces quartiers en mauvais état, c'est pire que tout, sauf pour les loyers. Ces logis qu'on devrait démolir avant qu'ils tombent sur leurs occupants sont presque gratuits. Pas assez de travail. Trop de criminalité. Habitat dangereux. Les habitants qui ne squattent pas payent leur logis presque rien, mais encore trop cher. Et il s'y ajoute les « redevances » payées aux gangs pour bénéficier d'un semblant de sécurité.

Leur père se balade souvent dans ces quartiers-là. C'est le plus gros du travail des SU que de patrouiller là-bas. En particulier dans le fameux Losange, cet immense trouée dans la mégalopole du Secteur des Lacs. La densité de population y est d'autant plus difficile à estimer que toutes les structures administratives ont été fermées. Ce lieu grouille d'une vie décomposée. La ville souterraine est en ruines mais hantée de squats surpeuplés et d'ateliers illicites en tous genres, de même que les vestiges des anciens obscublocs. C'est un domaine de petits et gros gangsters qui trafiquent sur tout, à commencer par l'électricité, qu'ils volent aux magnétovoies et qui évite un retour total à la préhistoire. Les immeubles de type classique restent plus ou moins légaux, occupés par des boutiques et appartements à peine plus propres que ce qui se trouve en-dessous. Quand les intempéries s'abattent, à quoi tout cela ressemble-t-il ? Les escaliers de la subville doivent se changer en cataractes...

Dans la chambre qu'elle partage avec Hope, un vieux poste de radio trône sur la petite table. Nerveuse du petit frère qui a l'air de tomber malade, elle appuie au hasard sur l'un des boutons.

Elle a choisi celui qui est réglé sur une chaîne où les informations passent en continu. Agitation dans les quartiers voisins de la magnétogare Sud. Des motards ont attaqué plusieurs convois ce mois-ci. De la piétaille sans importance qui travaille sûrement pour le Marionnettiste. Aujourd'hui encore, ils ont envahi les rues en force. C'est mauvais signe. Il se prépare sûrement quelque chose. En tous cas, c'est ce que le speaker explique. Il ajoute que les SU seront sollicités pour maintenir l'ordre. Autrement dit, on va leur demander de passer à l'action, au lieu de patrouiller. Leur père ne se reposera pas beaucoup, cette semaine. Madame Jensen a raison. Il serait mieux dans la police normale. Ce n'est plus de son âge, tout ça. La voix continue. C'est une jolie voix malaisée à définir entre l'homme et la femme. Belle, pourtant. Elle prononce bien, détache bien les mots, article les syllabes sans les briser. Elle doit sûrement savoir chanter. Il ou elle ? Selon les nouvelles annoncées, ou bien selon les jours, Sarah n'est pas sûre. Aujourd'hui, elle jurerait que c'est un homme, mais elle s'en tape totalement. La belle voix pourrait aussi bien être celle d'un robot, ce serait pareil. Elle l'est peut-être d'ailleurs. Non... Elle ne l'est pas. Les chaînes de radio se font un point d'honneur d'employer de véritables speakers. On les recrute même très soigneusement. Ils prêtent aussi leur voix aux concepteurs qui programment les speakers holographiques. A leur façon, ces gens sans visage sont des stars. La voix se nomme Marilou. C'est féminin, mais cela ne veut rien dire. Ce n'est qu'un pseudonyme.

Sarah a une belle voix. Elle fait partie de la chorale du quartier et on la choisit souvent comme soliste. Hope dit souvent qu'elle pourrait essayer de devenir speakerine radio. A l'évidence, la petite sœur serait flattée de la voir suivre une carrière aussi mystérieusement glorieuse. Leur père sourit quand elle en parle. Il ne serait sans doute pas contre. Peut-être. Oui, peut-être. Elle en serait peut-être capable. Ou bien peut-être pas. En fait, elle n'a pas envie de savoir ce qui se passe de l'autre côté du poste de radio. Elle ne veut même pas imaginer que ces gens aient un visage. Elle a trop peur de détruire cette sensation qu'elle éprouve quand elle pose les deux bras sur la table et sa tête dessus, pour mieux écouter les sonorités qui s'échappent du haut-parleur.

Sûrement, cette belle voix ni féminine ni masculine mais tellement régulière de diction et si merveilleusement remplie d'émotion est celle d'une fabuleuse étoile invisible.

Les étoiles sont faites pour être vues de loin. Il n'y a qu'ainsi qu'elles font rêver.

2018-arbre-a-Marquise--500---NBc