Année du Buffle de Terre

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 Stuart.

Jouer les super-héros défenseurs de la Justice, du bon droit et des braves gens, c'est beau, mais à la longue, on finit par ne plus y retrouver son envers et son endroit, ses anges et ses démons. Et les supra-champions de la chevalerie d'antan ont eu bien du mérite, s'ils y sont parvenu, de même que les demi-dieux de l'Antiquité et autres entités du même acabit.

Il y a ceux qui y arrivent, croient pouvoir le faire, ou veulent bien relever le défi. Et il y a ceux qui jettent le gant. Ceux qui en ont marre et envoient tout ça par-dessus les moulins. C'est encore plus dur que d'arrêter de fumer, mais quand on ne croit plus à tout ce cirque, l'enjeu en vaut la peine.

L'autre jour, Stuart a croisé Zoé-17. Idéaliste, elle continue. Elle y croit encore. Elle n'aime pas les actuels chefs du service, mais elle pense qu'il ne faut pas s'arrêter là. Que l'arrestation du Marionnettiste n'est qu'un premier pas, et qu'il faut faire le suivant. Qu'on a démoli et qu'il faut déblayer les ruines et bâtir autre chose. Sur la théorie, il est d'accord, mais est-ce bien de cette façon qu'il faut le faire ? Cela, il n'en est pas sûr du tout. Alors il s'en va. Il laisse le problème à d'autres. Lui ne s'occupera plus que des siens.

Le gars en blouson couleur muraille n'est pas discret. Stuart pourrait le semer facilement. Il n'y tient pas. On lui a collé ce débutant aux fesses pour le former autant que pour savoir ce qu'il fabrique de ses journées maintenant qu'il a claqué la porte. Cela ne change pas grand-chose. On le surveillait aussi avant. Alpha n'a jamais laissé ses agents posséder le moindre jardin secret, mais autrefois essayait au moins d'être discret. Et puis, même si c'est du bout des lèvres, ils ont tous donné leur accord, ça fait partie du contrat. Sauf qu'une fois libéré du contrat, la surveillance n'est ni plus légère ni moins visible. Bien au contraire. Avant, c'était supposé être pour sa sécurité. La protection d'un type comme lui assurée par un clampin comme ça... la bonne blague...

De toute façon, le gars n'aura rien d'intéressant à mettre dans son rapport. Stuart arrive à l'entrepôt. Rejoint l'équipe 3 qui s'équipe dans le vestiaire. Retire son blouson. Endosse une tenue de protection. La vie ordinaire d'un homme ordinaire.

Edgar12 est mort. Vous fatiguez pas, les gars. Il sortira pas de sa tombe pour vous faire plaisir. Comment un être inexistant pourrait-il avoir une tombe ? Quant au fantôme... à l'évidence, il y en a un. Un affreux fantôme qui ne lâchera pas les basques de Stuart avant un bon moment.

Edgar12 est aussi pesant qu'inexistant. Aussi encombrant que vide de sens. Dans cinq ans, Stuart passera une épreuve qu'il ne peut pas réussir s'il a encore ce boulet accroché à la conscience. Il n'aura pas le droit de la passer deux fois, donc il faut qu'il y arrive. Un peu de magie pour effacer un monde de science. Un peu de rêve pour nettoyer un univers de brutes. Un peu de tradition multiséculaire sur une existence épuisée d'avenirs bouchés. Bien sûr... rien ne l'oblige à se presser... rien du tout. Rien, sauf lui-même. Il pourrait entamer sa préparation après avoir déjà pacifié un peu son esprit. Il préfère s'y jeter à corps perdu. Ou âme perdue.

S'il pouvait oublier, ce serait plus facile, mais il ne peut que tenter d'assimiler. Digérer l'indigeste.

Il a beau n'avoir jamais tué personne et avoir toujours agi pour la Justice, la crasse qui s'est accumulée dans les encoignures de son être fait plusieurs mètres de haut. Il ne peut pas la laisser sédimenter. Encore moins la balayer. Il faut qu'il arrive à la stocker, l'organiser, la transformer. Cette alchimie mentale complexe qui a l'air impossible est très exactement la clé absolue de ceux qui possèdent son pouvoir. S'il parvient à atteindre ce point, il aura aussi réussi à nettoyer sa tête de toute cette agitation. Et inversement. A quoi cela lui servirait-il d'attendre encore ?

Patrick lui a objecté qu'il ne sait même pas ce qu'il fera de son pouvoir. Non, en effet. Il n'a pas la moindre idée, pas le moindre projet d'avenir. Jamais personne n'a rien planifié sur ce don. Il est même bien le premier à avoir tenté de l'intégrer dans une vie professionnelle. Grave erreur, qui aurait pu lui coûter de le perdre entièrement. Aucun projet, et pour le moment guère plus de rêves. Il a trop peur de les voir se casser la gueule.

Alpha était une erreur. Ces gens-combattent les criminels avec leurs propres armes. On a coincé le Marionnettiste à coup de hacking, d'informateurs, d'agents infiltrés et d'aide aux petits voyous qui lui faisaient opposition. Qu'est-ce que la magie viendrait faire là-dedans ? Quand au Bien, c'est une notion franchement incertaine quand on voit sur quels massacres l'arrestation du caïd a débouché.

La mortalité du Losange, déjà élevée, a grimpé en flèche. Avec un peu d'humour noir, on peut se dire que ça dégage du terrain, que ça éclaircit le travail pour les agents qui devront repérer les individus dangereux et les surveiller. Avec beaucoup d'humour noir et une sacrée dose de courage.

En rectifiant le réglage d'un robot charpentier, Stuart pense à Daniel03. C'est peut-être pour lui qu'il est resté jusqu'au bout. Ce gars-là a souvent dépassé les limites pour accomplir sa mission, mais il prenait aussi des risques énormes pour qu'elle réussisse. Et sans filet, sans protection magique, sans aucune chance de survie en cas d'erreur. Il en est mort. Ce boulot, auquel il ne croyait plus, il y est resté pour ceux, parmi ses collègues, qui y croient dur comme fer. Et en crèvent.

Mission accomplie.

Edgar12 n'a plus de raison d'exister. Plus aucune. Allez vous faire voir.

Kiona est à nouveau enceinte. On efface tout et on recommence la partie. Sans Alpha.

A la fin du printemps, si tout va bien, ils auront un petit garçon.

Il aurait aimé une fille, pour la nommer Sarna, comme l'aïeule toujours souriante et vive qui les accueille chaque fois avec tant de sérénité apaisante. Ils ne sont pas vieux. Ils ont le temps.

Le cadavre du collègue si mal connu lui reste sur le cœur comme une lâcheté puante de calculs venimeux. Celui du bébé qui n'a pas osé naître comme un meurtre au tranchant de l'orgueil et de la bêtise. Alpha tire plus de ficelles que le Marionnettiste, et n'épargne pas ses pantins plus que lui.

Tout à son fantôme d'héroïsme, son vieux rêve d'ado, il n'a pas su vivre comme un adulte normal et responsable. Chaque fois qu'il voit ses parents, il les entend s'inquiéter de Patrick qui est si peu mature, qui est trop têtu, trop rêveur, et quelque part encore gamin. Ils ont tort. Son frère est conscient des risques qu'il prend, lui au moins. Et ils ne sont jamais d'une telle ampleur.

Alors que lui... il se foutrait des baffes.

Quand l'oncle Baudouin était encore là, il lui arrivait de le sermonner, mais sa position a dérapé dès qu'il s'est trouvé à la tête des entreprises. Il n'avait pas demandé ça, lui. Il n'avait pas plus choisi de naître dans une famille riche que lui n'a choisi d'être un surhomme. Têtu et attaché à ses rêves idéalistes, il s'est agrippé. Il a tenu bon plutôt longtemps, vu la quantité de gens qui voulaient l'éjecter. Leurs méthodes, après lui, ont peut-être été plus efficaces. Ils ont aussi beaucoup fragilisé les liens interne. Les alphas sont devenus plus méfiants que les coyotes des rues. Plus incontrôlables. Et pour beaucoup : plus agressifs. L'oncle Baudouin les rêvait semblables à des chasseurs dans la jungle sauvage. Ils sont devenus pareils aux fauves du Losange. Sournois. Féroces. Sans scrupules. Ignobles. « On » les craint, et « on » a raison.

Pas mal de gens ont traité « le vieux Matyald » de fou. Ils avaient raison. Un fou comme il devrait y en avoir plus. Ils se sont méfié de l'extravagant richissime qui se souciait tellement des quartiers pourraches. Des torrents de fric qu'il dépensait sans qu'on parvienne à comprendre ce qu'il y gagnait. Bande de cons. N'empêche que lui, que moins, il réfléchissait avant de brusquer les alphas. Et il les aimait. Et eux aussi l'appréciaient. Ça aussi, on le lui a reproché. Comment a-t-on pu lui en vouloir d'avoir établi des liens solides pour travailler en confiance ? Certains ont été jusqu'à le traiter de gourou.

Stuart secoue ses pensées poussiéreuses. Il ne devrait pas penser à tout ça. Il faut passer à la suite. Laisser tomber. Sa tête ne veut pas. Les copains qui continuent le hantent, et peut-être que d'avoir rencontré Zoé-17 lui a retourné le couteau dans la plaie. C'est bizarre. Il entend sa voix tous les jours à la radio, et ça ne lui fait jamais cet effet. Peut-être que ce sont ses cheveux violets. Autant sa voix glisse toute seule, autant son physique a tendance à vous rester dans le gosier. Elle tient le milieu entre les chanteurs à la mode, les holospeakers dérivés de sa « Léda » et les silhouettes bariolées des bals dans les quartiers poubelle. Les boites de nuit souterraines du Losange débordent de ce style synthétique.

Quand il a rencontré Kiona, elle s'habillait comme ça. En plus féminin et dans les tons verts.

L'arrestation du Marionnettiste est sans nul doute une victoire tactique, mais elle empeste la défaite stratégique. Le Losange livré au chaos le plus total, d'un côté. Les agents les plus efficaces totalement déboussolés. Alpha a tout intérêt à ne pas roupiller sur ses lauriers.

Bizarre, cette manie qu'avait le Marionnettiste de ne dévoiler qu'elle est femme qu'à ses fidèles... Peut-être juste une vieille habitude, du temps où elle était jeune et trafiquait sur les jeux en ligne, voilà déjà un demi-siècle. Et puis, elle n'a jamais tenté non plus de se faire passer pour un homme. Elle juste laissé le flou s'installer autour d'elle. A une époque, il y avait même des gens qui doutaient de son existence. A une autre, certains ont émis la théorie que c'était un logiciel. Elle était un fantôme présent partout et maintenant, elle n'est plus rien. Juste un mauvais souvenir rattaché pour beaucoup de gens à pas mal de réalités désagréables qui ne s'effaceront peut-être jamais.

Elle n'est plus là. Les blessures qu'elle a causées vont cicatriser. Peut-être. Si on le veut bien.

D'une façon ou d'une autre, la vie va continuer. Bien, mal, en se cassant la gueule ou bien gentiment. On retire un joueur et on continue la partie.

Une page se tourne.

Vu l'âge de la créature et le peu de souci qu'elle avait de préparer sa succession, elle aurait fini par se tourner, tôt ou tard... vu son état de santé, plutôt tard que tôt.

Elle se tourne. Pour tout le monde.

Pour Stuart aussi. Il redevient ce qu'il était. Un gars pas tout à fait normal qui essaye de vivre comme s'il l'était. Le surhomme range ses superpouvoirs au vestiaire et gagne sa vie sans faire trembler sa femme. Les dons magiques, on n'en fait pas un métier.

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